
Sel et lumière
« Vous êtes le sel de la terre ». « Vous êtes la lumière du monde ». Il est toujours agréable de s’entendre dire qu’on est lumière, mais le sel est un peu plus énigmatique. Il évoque bien des choses différentes : on dit qu’une plaisanterie a du sel, c’est-à-dire de l’esprit, parce qu’elle fait rire et suscite l’intérêt ; le sel donne du goût aux aliments, sans quoi ils deviendraient insipides ; le sel préserve la viande de la décomposition qui surviendrait au bout d’un certain temps si on la laissait à l’air… Retenons que le sel fait réagir ce sur quoi il s’applique, qu’il se révèle différent du milieu qui l’entoure, que, parce qu’il est différent , il réveille quelque chose qu’on risquerait sans cela de perdre . Et c’est bien en ce sens que Jésus l’emploie, car il ajoute « si le sel s’affadit… »
Or sel et lumière, les deux sont nécessaires pour les chrétiens qui sont « dans le monde » sans être « du monde » et Jésus commence par le sel, parce qu’il faut d’emblée avoir conscience de la différence, ne pas se fondre peureusement dans la masse, être capable de dire qu’on n’est pas d’accord avec ce qui se fait et se dit. Il ne s’agit pas pour autant d’être mauvais coucheur et de contredire systématiquement tout ce que nous rencontrons : il y a de fort belles choses qui se font dans le monde, qu’on n’est pas obligé de critiquer. Mais restons sur nos gardes : à trop encenser le monde, on perd ses anticorps, comme c‘est arrivé dans les années qui ont suivi le Concile Vatican II, où on a parfois confondu accueil sympathique et reddition sans conditions. Maurice Clavel avait lancé en 1976 ce jugement sanglant : « vous n’êtes pas allés au monde, vous vous êtes rendus au monde ». Terrible !
Mais, au-delà de notre positionnement dans la société, il s’agit d’abord d’une discipline d’esprit qui commande toute notre vie chrétienne. Le positif est plus clair s’il est énoncé simultanément avec le négatif, comme dans les anciens conciles où le texte dogmatique était assorti d’une liste de propositions rejetées, assorties d’un sévère « anathéma sit « (celui qui dit cela, qu’il soit « anathème » !), mais Jésus faisait ainsi comme on le voit dans la parabole de la maison bâtie sur le roc, où la même vérité est dite positivement et négativement (Matthieu 7, 24-27). Si je choisis Dieu, je ne peux pas pactiser avec ce qui m’en éloigne. C’est au fond la démarche du baptême où une renonciation précède la profession de foi et lui donne tout son sens. Là où n’a pas eu le courage de faire cette renonciation et où on a noyé le tout dans un tas de bons sentiments, on risque de voir surgir un jour ou l’autre des restes de paganisme ou de superstition.
On dira peut-être qu’à trop marquer le négatif, on rend difficile la pédagogie par laquelle on ferait évoluer en douceur ceux qui sont encore loin du Christ et de sa Loi. La « gradualité » qu’on revendique et qui a effectivement sa place dans le chemin de conversion, suppose qu’on avance à petits pas, mais il faut précisément qu’on avance, qu’on ne feigne pas de se contenter d’une demie mesure, en la considérant comme suffisante, alors qu’elle ferme pratiquement la porte à une évolution ultérieure.
Saint Esprit, enseignez-nous la douceur et la patience, mais aussi la force et la clarté.

