
L’Assomption toute en délicatesse
En quoi consiste exactement le privilège dont jouit la Bienheureuse Vierge Marie dans l’épisode de l’Assomption ? Il semble bien que celui-ci se résume à ceci : la première des sauvés est aussi la première à jouir de la gloire que Dieu promet à ses élus. Alors que, pour les autres, il y a une attente à la porte de la Jérusalem céleste jusqu’au moment où le dernier sauvé aura rejoint le groupe (« jusques à quand ? » disent les martyrs en tapant du pied sous l’autel : cf. Apocalypse 6,9-10), Marie, elle, est déjà rentrée. Pour ceux qui pensent qu’il n’y a pas de temporalité en dehors du monde présent, c’est un vrai casse-tête.
Mais si l’on prend les choses comme elles se présentent dans l’Ecriture et comme la Tradition nous l’a transmis, il y a une antériorité de Marie par rapport à l’humanité en cours de déification. Ou plus exactement Marie partage l’antériorité du Christ qui par son Ascension a franchi la dernière étape et connait dans sa nature humaine la Gloire définitive. Il n’est pas vain que le nouvel Adam et la nouvelle Eve se retrouvent là et constituent la figure achevée de notre humanité, alors que celle-ci se cherche encore ici-bas.
On a joint à l’Assomption de Marie son couronnement pour en faire le dernier mystère du Rosaire. C’est juste, car l’accession à la gloire du Christ implique une association à son pouvoir. La gloire de notre Roi se partage avec celle qui est sa Reine. Comment imaginer cela ? Le Christ, pas plus que Père, n’agit seul, Celui-ci est heureux d’agir à travers son Fils : « tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils » (Jean 14, 13). De même, la Vierge Marie n’est pas le maillon d’une mécanique, mais en elle se démultiplie la puissance de Dieu et sa sollicitude pour ses créatures.
Les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance
Dans les lectures de ce dimanche, nous trouvons, encore une fois, une merveille : les versets du 11e chapitre de l’Epitre aux Romains où saint Paul livre le fond de sa pensée sur le Peuple juif et la manière dont Dieu l’amènera à la Vérité tout entière. Malheureusement les coupures pratiquées dans le texte ne facilitent pas la compréhension, on a intérêt à se reporter au texte original.
Regardons déjà le passage que nous entendons ce dimanche : après avoir écarté l’hypothèse que Dieu, déçu par les juifs qui n’ont pas reconnu le Christ, aurait rejeté définitivement le peuple de la première alliance, l’Apôtre nous décrit les péripéties successives qui vont s’en suivre :
1. Jadis, en effet, vous avez refusé de croire en Dieu : les païens ne croyaient pas au vrai Dieu, ils étaient tenus à l’écart de l’alliance.
2. et maintenant, par suite de leur refus de croire, vous avez obtenu miséricorde : le Messie est venu, le refus de la Bonne Nouvelle par la majorité des juifs a été l’occasion pour les païens d’entendre parler de Jésus ; saint Paul et les autres se sont tournés alors vers les non-juifs.
3. de même, maintenant, ce sont eux qui ont refusé de croire, par suite de la miséricorde que vous avez obtenue : c’est l’envers de la même situation, les païens ont bénéficié de la miséricorde de Dieu ; mais les juifs se sont fermés.
4. mais c’est pour qu’ils obtiennent miséricorde, eux aussi : et si les juifs, en voyant la conversion des païens, éprouvaient une salutaire jalousie et, par émulation, se convertissaient eux aussi, obtenant ainsi la miséricorde ?
5. Dieu, en effet, a enfermé tous les hommes dans le refus de croire pour faire à tous miséricorde : personne ne peut faire le malin, car chacun à son tour est entré, à un moment ou un autre, dans l’incrédulité, mais si c’était la porte d’entrée pour que chacun, ayant fait machine arrière, se rallie au Christ ?
On reste confondu devant cette synthèse d’une audace incroyable. Elle inclue l’avenir que nous ne connaissons pas, mais sur lequel Paul semble avoir des lumières. Est-ce assez pour qu’au lieu de désespérer et de s’installer chacun de son côté dans une cohabitation plus ou moins pacifique, on continue d’espérer l’impossible ?

