
Pense à ton sort final et renonce à toute haine !
Le sage que nous désignons aujourd’hui sous le nom de Siracide nous exhorte par ces mots à la patience et au pardon des fautes d’autrui : « pense à ton sort final ! » On peut prendre son avertissement en plusieurs sens, d’autant plus qu’on ne sait pas exactement quelles étaient alors, dans le peuple juif, les croyances relatives à l’au-delà. La perspective d’un jugement des morts et d’une résurrection finale a mis du temps à s’imposer en Israël, elle commence à apparaître dans le livre de Daniel, mais au temps de Jésus, elle n’était pas encore admise par tous. C’est lui qui lui donnera toute son importance. Jusque-là l’après-mort était vue comme un état peu enviable, une existence diminuée (cf. Psaume 115,17 : « les morts ne louent pas le Seigneur »). C’est sans doute pour cette raison que le Siracide nous demande de ne pas gâcher par des ressentiments inutiles les années qu’il nous reste à vivre.
Mais la certitude d’une récompense ou d’un châtiment définitifs donne une tout autre allure à cette exhortation. Penser à son sort final, c’est percevoir que nous pouvons engager l’avenir par notre décision d’aujourd’hui : si nous mourrons cette nuit, c’est une éternité de bonheur ou une éternité de souffrances qui s’ouvriront devant nous. Jésus ne cesse pas de marteler ce rappel dans le sermon sur la montagne : Et moi, je vous dis: « quiconque se met en colère contre son frère sera justiciable du tribunal; et qui dira à son frère: Raca! sera justiciable du Sanhédrin; et qui lui dira: Fou! sera justiciable pour la géhenne du feu » (Matthieu 5,22).
Le regard porté sur l’issue de notre vie sur terre donne à notre existence présente tout son sérieux. Alors que la tendance naturelle est le plus souvent de tout excuser par la faiblesse humaine et de dédramatiser les choix mortifères en y voyant la résultante des diverses influences qui s’exercent sur nous, le Seigneur nous ramène à la grandeur de notre condition humaine. Il y a des choix vitaux sur les points essentiels de notre vie sur terre. Et notre liberté n’est pas un vain mot.
Si nous contournons des abîmes, c’est aussi qu’avec Jésus nous pouvons monter vers les cimes. Le Seigneur, au lieu de nous traiter comme des incapables qu’il faut ménager, ose nous parler ce langage fort qui éveille en nous le sens de notre dignité et nous porte à lutter de toutes nos forces pour ne pas le décevoir.
S’il nous parle de la géhenne de feu, c.a.d. de l’enfer, ce n’est pas pour nous faire peur. Car la peur n’est jamais bonne conseillère et il ne s’agit pas de nous laisser aspirer par la fascination du néant. Mais c’est pour nous dire : « regarde ce que je t’évite, c’est cela que tu peux écarter, et même ne jamais plus connaître, si tu veux, en acceptant de te laisser aujourd’hui dépouiller de ta haine, en tendant la main à l’ennemi d’hier, que tu peux recevoir comme un précieux ami. Ne laisse pas passer l’occasion ! »

