
Vous, vous me verrez !
Nous lisons dans l’évangile de ce dimanche un magnifique fragment des discours après la Cène, retenons cette phrase : « Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous. D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi ».
Nous aurions envie de répondre avec l’apôtre Jude : « Seigneur, comment se fait-il que tu doives te manifester à nous et non pas au monde ? » (Jean 14,22). Dans ces deux passages, il s’agit en effet d’une présence de Jésus qui n’est pas celle de son retour glorieux au dernier jour, mais qui est décrite comme cachée, réservée à quelques-uns, ceux qui aiment Jésus et gardent sa parole (14,23). Comment concevoir cette rencontre ? Il ne peut s’agir d’une apparition, comme celles qui font immédiatement suite à la Résurrection et où Jésus se montre en chair et en os à ceux qui constituent son proche entourage pour établir devant eux le fait de sa victoire sur la mort. Jésus semble faire une différence, car dans le passage que nous examinons, il parle d’un futur plus lointain et d’une disposition qui est destinée à durer. S’agit-il d’une vision comme celles qui interviennent à différents moments de la vie de saint Paul et où le Christ lui apparait pour lui indiquer ce qu’il attend de lui dans telle circonstance ? Non plus. Il s’agit là d’une expérience spirituelle qui permet à ses disciples de renouveler et d’approfondir leur lien avec Jésus. Il en sera ainsi jusqu’à son retour. C’est la base même de la spiritualité chrétienne qui nous est donc dévoilée.
Il s’agit avant tout d’une expérience intérieure. Quand la chaleur de l’Esprit Saint aura saisi notre intérieur, changeant notre cœur de pierre en un cœur de chair, le Christ pourra venir y imprimer sa marque. Et c’est son visage béni que notre humanité reflétera, au moins à certains moments, comme nous le voyons chez les saints, quand on les connait un peu de l’intérieur.
Mais, pour arriver à ce résultat, il a fallu un long face à face avec le Christ. On montre des insectes qui sont arrivés à prendre l’aspect de la feuille sur laquelle ils se sont fixés. De la même façon, des êtres qui ont longuement prié devant le Saint Sacrement finissent par reproduire en eux des traits qui sont ceux de Jésus. En Orient, c’est le culte des icones qui a joué un rôle analogue pour de contemplatifs qui toute leur vie se sont laissé imprégner par la figure du Christ ou de la Théotokos.
« Vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi ». Le visage du Christ ne nous éblouit pas, il n’est pas un feu dévorant qui nous attirerait comme pour le papillon qui va se jeter dans la flamme. Il s’agit de nous faire vivre et le regard du Christ ne nous hypnotise pas. Quand sa clarté est trop forte, il suffit de baisser les yeux pendant un moment et de les relever peu à peu, dans un grand respect, vers Celui qui est Tout.
Mais c’est surtout l’usure qui nous menace. L’adorateur doit sans cesse se reprendre pour ne pas sombrer dans le sommeil ou la distraction. La beauté du Seigneur n’est pas de celles qui attirent le regard : « il n’avait ni beauté, ni éclat » dit-on du Serviteur en Isaïe (53,2). Et, quand nous adorons Jésus présent au Saint Sacrement, on dirait qu’il a, à dessein, brouillé la piste, en se donnant à nous à travers une apparence si pauvre. Mais c’est là que ses vrais amis savent le chercher et le trouver vivant. Qu’il y a à apprendre dans ce face à face ! Quelle impressionnante histoire dans ces quelques centimètres carrés de pain, qui sont la chair de mon Dieu !

