Ne peut-on suivre Jésus-Christ

sans obéir à une Église dont les exigences et les prises de position sont parfois contestables ?

 

« Qu'il y a-t-il de commun entre ce trust romain, dirigé par des prélats en dentelles, et la pauvreté évangélique ?  » demandent les uns. « Pas de curé entre Dieu et moi » disent les autres. Il y a aussi ceux qui se taisent mais n'en pensent pas moins… Comment ne pas éprouver un sentiment de scandale au souvenir des abus de l'Inquisition ou du comportement des papes de la Renaissance ? Et combien de personnes sont choquées par certaines attitudes des chrétiens et même des membres du clergé, attitudes non seulement maladroites mais encore franchement contraires à l'esprit de l'Évangile ? D'ailleurs, lorsqu'on est « d'Église » on n'est plus libre, s'entendent dire les chrétiens. La hiérarchie des gens d'Église vous embrigade dans ses activités, vous astreint à la messe hebdomadaire, à la confession… vous dicte des options en matière de politique et va même jusqu'à vous imposer des prises de position dans le domaine intellectuel ! N'est-ce pas là une atteinte à la dignité de la personne humaine ? Jésus-Christ en aurait-il fait autant ?

 

L'Église, rétorquent d'autres, ne doit pas être tellement sûre de ce qu'elle affirme puisqu'elle est en pleine évolution. La religion n'est plus la même de nos jours qu'il y a vingt ans. Qui a raison : ceux qui parlent aujourd'hui ou ceux qui ont parlé hier ? Pie IX et son « Syllabus » ou Jean XXIII et son encyclique « Pacem in terris  » ? Ne serait-il pas plus simple de s'en référer directement aux évangiles ? L'homme moderne a-t-il vraiment encore besoin d'une Église

 

QUE FAUT-IL ATTENDRE DE L'EGLISE ?

 

Pour répondre à cette question, il faut en poser une autre : que cherche-t-on dans l'Église ? Est-elle une amicale d'entraide des adorateurs du Christ ? Est-elle simplement chargée de faire régner la morale évangélique au service d'une humanité en quête de progrès ? S'il en est ainsi, les défaillances de ses membres peuvent assurément mettre en cause les raisons mêmes de son existence… Ses prises de position intransigeantes paraissent alors inutiles.

 

Mais si l'on considère ce que l'Église dit d'elle-même, on s'aperçoit qu'elle cherche à répondre à un besoin de l'homme plus fondamental encore que son besoin de morale ou d'entraide. L'Église se présente comme le cadre d'un rendez-vous que Dieu donne à l'homme. Dieu est inaccessible par les seules forces humaines. Si l'homme veut entrer en contact avec Dieu, Dieu doit d'abord venir à lui. Or, l'Église a conscience d'être le lieu privilégié où cette rencontre peut se réaliser.

 

L'EVANGILE N'EST-IL PAS SUFFISANT ?

 

Mais cette rencontre de Dieu avec les hommes n'est-elle pas déjà totalement réalisée par Jésus-Christ ? N'y a-t-il pas un unique médiateur : le Fils de Dieu devenu chair ? Que peut ajouter l'Église à la personne du Christ ? Ne suffit-il pas d'aimer le Christ tel que l'Évangile l'annonce, de communier par la foi et la pensée avec le Ressuscité ? Pour répondre à ces questions, il faut essayer de savoir ce que signifie cet amour pour le Christ de l'Évangile et voir comment peut se faire la rencontre du chrétien du XXè siècle avec Jésus Ressuscité. Aimer le Christ, suivre le Christ ou être son disciple (les trois expressions sont synonymes dans l'Évangile), cela signifie d'abord écouter sa parole. Dès lors une difficulté se présente : l'Évangile peut être interprété de bien des manières, parfois contradictoires. Laquelle est conforme à l'esprit du Christ ? Il est difficile d'admettre que l'homme n'en saura jamais rien et qu'il doit se contenter de sa propre interprétation au risque de déformer la pensée de Jésus. C'est pourquoi l'Église nous dit qu'elle est la dépositaire authentique de l'esprit de Jésus dans lequel il fait lire l'Évangile.

 

Mais aimer, ce n'est pas seulement connaître, c'est aussi agir. Suivre le Christ signifie agir pour Lui et avec Lui afin de nouer dans cette activité commune un véritable lien d'amour. A nouveau la question se pose : comment l'action du disciple pourra-t-elle s'unir à l'action du Christ ? Il ne suffit pas, à deux mille ans d'intervalle, que chacun imite le Christ suivant sa propre inspiration, il lui faut un moyen de le rejoindre aussi concrètement que ses contemporains l'ont pu faire. Les hommes ont besoin d'exprimer leur amour pour le Christ par des gestes gratuits et « éprouvés ». La liturgie leur offre cette possibilité en leur permettant de vivre à la fois les premiers pas que le Christ fait vers eux, leur amitié et leur abandon au Christ et Son amour qui s'empare d'eux. Il faut pouvoir être sûr que, sous le couvert d'une recherche du Christ, on ne suive pas son propre rythme psychologique, qu'on n'essaie pas de reprendre à son profit ce que l'on pense avoir déjà offert au Christ : l'Église permet de savoir avec certitude que le Christ a bien accepté tel ou tel don à Lui offert. Elle représente les mains du Christ saisissant l'homme pour achever sa conversion et accroître son amour. L'homme ressent le besoin d'atteindre le Christ de façon visible : l'Église répond à ce besoin en se présentant comme le prolongement du mystère de l'Incarnation. Le Christ, depuis qu'Il est « remonté aux cieux » n'a pas fait disparaître la possibilité pour l'homme d'entrer en contact personnel et concret avec Dieu. En effet à travers son Église, Il continue à agir dans le monde.

 

LE CHRIST A-T-IL VOULU UNE EGLISE ?

 

Toutes ces affirmations ne sont-elles pas des désirs pris pour des réalités ? C'est dans la parole du Christ Lui-même qu'il faut chercher la réponse. Comment le Christ se comporte-t-il vis-à-vis de ceux qui veulent Le suivre? L'amour qu'il attend de ses disciples comprend, semble-t-il, une double dimension. Il est d'abord accueil de sa parole. Il s'agit, bien entendu, de sa prédication personnelle, mais le Christ enseigne aussi que ses disciples sont les relais autorisés de sa parole : « Qui vous écoute, m'écoute » (Luc 10, 16) car c'est son propre Esprit qui parle à travers eux (Matthieu 10, 20). Et, tout normalement, les Grecs qui viennent voir Jésus commencent par s'adresser à ses disciples : Philippe et André, notamment, qui leur sont plus proches car ils parlent mieux leur langue (Jean 12, 20-21). Le Christ connaît d'ailleurs ceux qui croiront en Lui à cause de la parole de ses disciples et prie pour eux (Jean 17, 20).

 

En second lieu, aimer le Christ, être son disciple, c'est participer à la vie de la communauté qu'il a fondée. Cela suppose non seulement de tout quitter, mais encore de faire partie de la fraternité de ceux que Pierre va réconforter quand lui-même sera revenu de son premier égarement (Luc 22, 31-32) et d'accepter l'autorité spéciale reçue par Pierre (Matthieu 16, 17-19). C'est en vivant dans cette communauté que le disciple du Christ pourra collaborer avec le Seigneur. C'est le cas des disciples qui nourrissent la foule lors de la multiplication des pains (Matthieu 15, 35-36) ou qui sont envoyés en mission (Matthieu 10). Ces premiers essais annoncent le grand départ : celui où le Christ va demander aux siens d'être ses relais dans le monde entier (Matthieu 18, 16-20). Cette tâche est intimement associée à l'amour qu'ils doivent avoir pour le Christ. Le cas de Pierre en est un exemple particulièrement frappant : le Seigneur lui confie la charge de pasteur en échange d'une proclamation d'amour.

 

La présence du Christ sur terre est ainsi continuée par ceux qui, dans l'amour du Christ, ont reçu mission apostolique.

 

L'EGLISE D'AUJOURD'HUI CONTINUE-T-ELLE LE CHRIST ?

 

Mais, dira-t-on, même si le Christ a donné une mission aux douze apôtres, de quel droit, deux mille ans après, des hommes se disent-ils successeurs de ces apôtres ? De la réponse à cette question dépend tout le Christianisme. Si l'on refuse toute autorité aux successeurs des apôtres, l'autorité même du Nouveau Testament disparaît. En effet, ces écrits sont en grande partie l'œuvre de la seconde génération chrétienne. Il semble par ailleurs que les apôtres aient eu, dès le départ, très nettement conscience de pouvoir communiquer à d'autres la mission qu'ils avaient reçue du Christ.[i] Mais finalement l'Église est aujourd'hui un fait. Sa conscience de rendre le Christ présent aux hommes est une donnée. Elle est l'unique institution qui ait une telle conscience. La refuser, c'est donc se situer en position paradoxale par rapport au Christ qui veut relayer son action et sa présence par des hommes. C'est laisser sans solution les problèmes que posent les exigences d'un amour concret du Christ. Au contraire, accepter l'Église comme le cadre d'un rendez-vous concret avec le Christ en notre temps et en notre pays, c'est la démarche même de la Foi. Cette démarche doit se faire raisonnablement, ce qui ne veut pas dire à coup de raisonnements. Car, en dehors de l'Église, le Christ que l'on cherche apparaît plus lointain, plus imaginé, moins concret. En définitive, la compréhension profonde du rôle de l'Église ne peut se trouver que dans l'expérience de la vie ecclésiale que l'on doit faire. Encore faut-il que cette expérience ne soit pas absurde. Cela exige que l'on réponde à certaines objections.

 

L'EGLISE SAINTE PEUT-ELLE ETRE COMPOSEE DE PECHEURS ?

 

Finalement, la grande objection contre l'Église est toujours la suivante : comment croire qu'une Église dont les membres sont si médiocres puisse permettre de rencontrer le Christ. Certes le péché des chrétiens est bien un scandale. L'Église n'en est pas du tout fière. Elle demande qu'on fasse pénitence, qu'on répare, qu'on fasse un effort pour ne pas retomber dans les fautes passées. Elle ne canonise pas la papauté de la Renaissance ou les abus de l'Inquisition. Cependant l'Église sait que le péché de ses membres est inévitable. S'il faut faire partie de l'Église pour aimer le Christ et si le Christ est venu pour les pécheurs et non pour les bien-portants, il y aura fatalement des pécheurs dans l'Église. Et c'est fort heureux en fin de compte car autrement personne ne pourrait être sauvé. Seulement, le péché multiplié par l'ignorance, par les déficiences de volonté, par la foule, peut provoquer les catastrophes les plus terribles et ternir le visage de l'Église. En quoi consiste alors la sainteté de l'Église? D'abord, bien entendu, en la réussite morale : l'Église en témoigne par ces personnalités exceptionnelles que sont !es saints canonisés. Mais, elle peut consister aussi en cet effort persévérant de relèvement après des fautes que l'on recommence toujours, en ce maintien des exigences divines alors même qu'elles apparaissent au-dessus des forces humaines, en cette foi douloureuse, au sein de la médiocrité humaine, dans la miséricorde de Dieu qui seule sauve les hommes sans aucun mérite préalable de leur part. C'est de cette sainteté que l'Église témoigne le plus souvent. C'est elle qu'il faut apprendre à reconnaître, au-delà de la grisaille des comportements quotidiens, dans l'élévation spirituelle de la doctrine, dans les appels à l'héroïsme toujours renouvelés, dans les réussites partielles, dans les redressements qui se produisent au moment où tout semblait perdu. Et en même temps, il ne faut pas juger les hommes trop vite. Dans telle action discutable, ou même franchement immorale, quelle est la part de liberté, de responsabilité ? Dieu seul le sait.

 

LE SENS DES REFORMES

 

Il ne faudrait pas tirer de ces considérations la conclusion que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. L'Église d'un pays, d'une époque donnée, a conscience de ne pas répondre encore totalement à l'exigence du Christ et à l'attente des hommes. C'est parce que les chrétiens, à une époque donnée, se sentent insuffisamment transparents à l'action du Christ, parce qu'ils se rendent compte qu'ils se sont laissés enliser dans des formes de vie privée ou collective par trop ambiguës qu'ils essaient de réaliser une remise à neuf, un « aggiornamento » comme on dit avec Jean XXIII. Bien sûr, cet effort de réforme est lui-même entaché par le péché des chrétiens. Il risque d'être pure course à la nouveauté ou diminution de certaines exigences. Mais il faut percevoir l'élan profond qui s'y manifeste et ne pas se scandaliser des échecs. Le mystère sous-jacent à tout cela est finalement celui d'un Dieu qui n'a pas besoin des hommes mais veut bien prendre le risque de s'en servir. Il manifeste par là une confiance étonnante en ses créatures libres et leur communique une singulière dignité en même temps que la joie d'une coopération directe avec le Maître et le Sauveur du monde.

 

POUR UNE EGLISE PAUVRE

 

L'une des réformes que réclament bon nombre de chrétiens et de non-chrétiens est celle des apparences de richesses que l'Église semble présenter. Ici, il faut faire quelques remarques importantes. Avant tout, il faut se rappeler ce que signifie la pauvreté dans l'Évangile. C'est tout d'abord le détachement des biens de ce monde au sujet desquels il ne faut pas se tracasser (Matthieu 6, 25-34) et qu'il faut être prêt à quitter à la suite du Christ qui meurt nu sur la croix (Marc 10, 17-27). En second lieu, la pauvreté évangélique consiste à se mettre au service de tous les hommes (saint Jacques 2, 1-9) et, en particulier de ceux qui ressentent le besoin du salut, les pauvres, matériellement et moralement (Luc 4, 18-19). Enfin, et c'est peut-être le plus important, la pauvreté évangélique suppose qu'il n'y a qu'une seule richesse qui vaille la peine d'être cherchée : le Royaume de Dieu qui est déjà au milieu de nous dans l'engagement d'amour que le Christ propose à son égard (Matthieu 13, 44-46).

 

- Le détachement : La pauvreté demandée à l'Église devra s'inspirer de ces divers éléments et les concilier au mieux de façon concrète. Et tout d'abord, il faut bien voir ce que signifie le détachement de tout bien. Un niveau de vie peu élevé ne satisfait pas à ce précepte. On peut être riche comme les Pharisiens qui vivent de façon dépouillée mais en tirent gloire et influence. On peut être pauvre comme Zachée qui, tout en ayant une fortune considérable, accepte de réparer les torts qu'il a faits et de mettre la moitié (!) de ses biens au service des pauvres. C'est le sacrifice qui fait la pauvreté évangélique. Le romantisme de certains excès de dénuement peut être une forme d'orgueil ou d'hypocrisie aussi grave que l'attachement à telle ou telle possession. Le critère de la véritable pauvreté, c'est d'être prêt à tout quitter si le Christ le demande et, en attendant, de prouver la sincérité de cette disposition en donnant régulièrement aux plus pauvres que soi une part significative de son revenu. Mais, pour éviter tout orgueil, ce don doit savoir se faire discret. « Que la main droite... » (Matthieu 6, 1-4).

 

- Le service : En second lieu, la pauvreté de l'Église doit signifier une mise au service de tous. Ce service sera d'autant plus vrai et désintéressé qu'il sera plus efficace, c'est-à-dire qu'il sera déterminé par les besoins réels de ceux que l'on sert et non par les désirs des serviteurs. C'est en fonction d'un meilleur service que le Christ accepte, malgré le scandale des Pharisiens, de participer aux banquets des Publicains, qu'il admet que la communauté des disciples soit servie par des femmes (Luc 8, 1-3) et qu'elle ait une caisse tenue par Judas (Jean 12, 6), etc. De la même manière, l'Église, voulant servir avec efficacité, gardera toujours un minimum de biens. Toute action sociale nécessite en effet l'utilisation des moyens modernes de contact et d'organisation et cela coûte cher. Par ailleurs il faut que ses prêtres et permanents aient des moyens suffisants pour se consacrer totalement à leur ministère et l'assurer avec une certaine indépendance vis-à-vis des puissants de ce monde (c'est aussi le seul moyen pour que leur détachement de tout bien soit vraiment libre et donc authentique. Un dénuement imposé n'a pas la même valeur de charité qu'un dépouillement volontaire). Cela suppose un niveau de vie moyen qui sera fonction du milieu à évangéliser. Il est certain qu'un prêtre missionnaire dans un pays où l'on meurt de faim ne pourra pas se nourrir comme un vicaire d'un quartier chic de Paris. Ce qui compte ici, c'est la possibilité de se mettre au niveau de ceux que l'on cherche à évangéliser, pour pouvoir leur communiquer son message : « Je me suis fait grec avec les grecs, juif avec les juifs » dit saint Paul. Il faut aussi que les pauvres se sentent à J'aise dans l'Église. C'est plus difficile aujourd'hui car le monde moderne est particulièrement sensible aux inégalités entre hommes, inégalités qui provoquent angoisse et souffrance. L'Église doit être la mère de tous les hommes, tout en ne flattant pas ce qui serait jalousie ou amertume. Les solutions concrètes à ce problème sont malheureusement trop souvent encore au stade de la recherche. Mais il faut avoir pitié de la faiblesse humaine.

 

Il y a aussi le problème délicat qui est celui d'une certaine adaptation au style d'une époque. D'une part, l'apostolat de l'Église nécessite qu'elle prenne les formes de l'époque présente pour parler aux hommes leur langage. Mais faut-il pour autant liquider le passé même si le goût de leurs grands-parents ne convient plus aux hommes d'aujourd'hui ? Pour la raison que le XXe siècle préfère les lignes simples et droites aux mignardises et pastiches du XIXe, faut-il détruire les églises anciennes ? Il faut se rappeler aussi que les changements coûtent cher et que ces dépenses seraient peut-être mieux utilisées dans un autre domaine (un exemple : une chasuble en forme de boite à violon, même lamée d'or, qu'on trouverait d'ailleurs difficilement à vendre, a finalement moins de valeur marchande qu'une chasuble en laine blanche, toute simple, qu'il faudrait acheter chez un fabricant spécialisé d'aujourd'hui...). Un compromis doit être cherché. Mais tout compromis est discutable.

 

En conclusion, refuser tout bien à l'Église, c'est finalement la réduire à l'esclavage ou à l'impuissance et nier son caractère de corps du Christ, continuant l'Incarnation. Mais il faudra aussi parfois que les institutions chrétiennes aillent jusqu'à risquer leurs moyens d'existence dans certains cas urgents où elles seront seules à pouvoir apporter une aide efficace. C'est ainsi que des évêques au Moyen Age ont vendu des vases sacrés pour nourrir leurs diocésains en temps de famine.

 

- Les richesses du Christ : Le dernier aspect de la pauvreté de l'Église consiste à manifester que la seule richesse qui doit intéresser les hommes est la richesse du Royaume de Dieu. Mais c'est tout normalement l'Église elle-même qui représente ce Royaume de Dieu sur la terre. Il faut donc qu'elle sache accepter en toute simplicité les dons qui lui sont faits sans penser tout de suite à leur utilisation pratique. Le Christ a su ainsi féliciter Marie qui venait lui oindre les pieds alors que Judas se scandalisait de ce geste d'amour (Jean 12, 1-8). Tel ornement, telle construction, en proportion raisonnable d'ailleurs, doivent avoir une place dans l'Église pour manifester qu'elle est la dépositaire des richesses du Christ et qu'aucune richesse humaine n'est suffisante pour honorer ces valeurs divines. Ici encore la proportion considérée comme raisonnable par une époque diffère de celle que l'époque suivante adoptera pour son compte. Mais l'Église doit considérer les biens hérités des époques passées non comme ses biens propres mais comme des hommages rendus au Christ, et elle doit s'en servir pour le plus grand bien de tous. La tension entre ces deux objectifs met précisément en cause de la façon la plus radicale l'es goûts et les désirs des responsables ecclésiastiques : leur véritable pauvreté est celle d'ânes portant des reliques richement caparaçonnés mais qui plient sous ce fardeau.

 

Éviter le scandale en même temps que respecter un patrimoine spirituel est souvent fort difficile. Toutes ces remarques tendent à décrire un état idéal des choses. Il n'en reste pas moins que les hommes d'Église, parce qu'ils sont pécheurs, sont tentés de commettre des excès. Il faut les comprendre, les corriger au besoin, et s'efforcer soi-même à un plus grand détachement. Enfin, il ne faut pas attacher au problème de la pauvreté de l'Église plus d'importance qu'à celui de la foi, de l'espérance… et de la charité.

 

L'EGLISE ET LA POLITIQUE

 

Les prises de position contestables de l'Église que l'on invoque pour refuser d'en faire partie appartiennent souvent au domaine de la politique. Ici encore, il faut rappeler quelques principes. Tout d'abord, l'Église comme telle ne croit pas que sa fin essentielle, qui est de permettre aux hommes de rencontrer Dieu, soit nécessairement conditionnée par une réussite politique. L'Église le manifeste en n'accordant jamais une confiance totale à un système politique. Même quand une partie importante, des fidèles et du clergé appartiennent à un même parti, l'Église ne canonise pas celui-ci. Elle en voit les faiblesses et tend à les dépasser, au risque de paraître trahir les intérêts humains de ceux qu'elle avait favorisés quelque temps. Il ne s'agit pas d'opportunisme mais de l'affirmation qu'aucune politique humaine, même chrétienne, ne satisfait totalement l'Église. Cependant, l'Église est en même temps qu'une réalité spirituelle une société visible. C'est par cet aspect visible qu'elle réalise sa mission : la rencontre des hommes avec Dieu. L'Église est donc obligée de refuser certaines doctrines politiques qui combattent son existence ou ses conditions de vie. Par ailleurs, elle doit nécessairement entrer en dialogue avec les forces au pouvoir pour organiser au mieux ses conditions de vie et pouvoir exercer son apostolat : elle est donc amenée à faire de la politique. Enfin, ses membres doivent s'engager politiquement, chacun selon ses compétences, par devoir de charité envers leurs compatriotes. Ils vont essayer de défendre les principes de morale que leur enseigne l'Église pour permettre de donner à toute relation humaine le sens d'une recherche de Dieu. Toutes ces raisons feront que l'Église semblera parfois prendre position en faveur de tel ou tel parti. En fait, sauf dans les cas de salut public, les chrétiens sont libres d'apprécier les faits concrets et de trouver les solutions qui découlent des principes chrétiens selon des techniques qui échappent pour une part à la révélation chrétienne. Ils gardent alors une grande autonomie vis-à-vis de l'autorité ecclésiastique, ce qui ne doit pas les empêcher d'adopter à son égard une attitude de respect et d'amour. Ils doivent cependant admettre que dans certains cas graves, par réflexe de défense, la hiérarchie leur impose une prise de position politique. Ils doivent alors obéir tout en gardant la liberté de leur esprit. Il est nécessaire de se rappeler, comme le disait le père Daniélou, que la politique est pour le chrétien un devoir et non une mystique. Il ne faut pas se choquer de tel ou tel excès, tout en le regrettant et en essayant de le redresser. Que celui qui est sans péché jette la première pierre.

 

POURQUOI J'AIME L'EGLISE

 

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur l'Église, la place manque dans ce trop court schéma. Le lecteur voudra bien cependant permettre à l'auteur qui a essayé de vivre son union au Christ à l'intérieur de l'Église de témoigner pour finir de quelques-unes de ses découvertes. Pourquoi j'aime l'Église ? Eh bien, c'est d'abord elle que j'ai rencontrée dans ma recherche de Dieu. Elle a été le cadre de mes premiers essais de prière lorsque j'étais enfant. Elle s'est révélée à moi dans sa richesse, son dynamisme, sa sainteté insoupçonnables lorsque, adolescent déçu par le côté superficiel de certains ecclésiastiques, j'allais prendre mes distances vis-à-vis d'elle. C'est l'Église qui m'a présenté Jésus-Christ vivant et m'a appris à L'aimer. Elle m'a enseigné comment Jésus répondait à tous les problèmes humains : sens de la vie, amour, souffrance, mort… comment finalement tout se résumait par une adhésion à sa Croix et à sa Résurrection. Elle m'a fait porter la croix. Ses exigences m'ont souvent paru dures mais elle m'a fait reconnaître qu'elles étaient celles du Christ. La fidélité à certains rites m'a paru parfois pesante, mais l'Église m'a appris que, dans l'amour, il fallait souvent continuer des gestes auxquels on ne croit plus tout à fait et pendant ce temps-là retrouver une nouvelle ardeur. L'obéissance à ses décisions m'a fait concrètement sentir ce que c'était que donner. Il est si facile d'imaginer un Jésus qui soit la projection de ses désirs pris pour la réalité ! C'est par l'Église et son sacerdoce, qu'une longue lignée d'impositions de mains rattache comme matériellement au Christ, que j'ai senti qu'on pouvait entendre et toucher le Christ lorsque, dans un geste de l'Église la foi permettait de reconnaître un geste du Christ. C'était déjà la Résurrection qui commençait. Mais je l'ai mieux perçue dans la stabilité des exigences de l'Église, jamais atténuées par le péché des chrétiens, dans la perfection d'une doctrine admirablement adaptée au cœur humain, dans les réussites morales spectaculaires des saints qui m'ont appelé leur frère. Et jusqu'à la réussite artistique des basiliques romanes, des cathédrales gothiques ou du chant grégorien qui tout en me réjouissant m'ont fait entrevoir quelque chose du mystère qui habite l'Église. Cela ne m'a pas empêché, avec la lucidité d'un scientifique, de voir les défauts, les « âges de fer », les décadences… Mais j'ai découvert que le Saint-Esprit qui, je le crois, gouverne l'Église, est un artiste admirable qui, d'un instrument vulgaire, arrive à tirer une merveilleuse musique. La mauvaise qualité du matériel provoque des grincements mais même ceux-ci arrivent à s'intégrer dans la mélodie. Et si quelqu'un me demandait pourquoi ne pas aller à Jésus-Christ par une autre voie, je lui demanderais : lorsqu'un ami téléphone à travers un appareil à bruit de fond désagréable, vaut-il mieux se servir quand même de l'appareil ou se contenter de rêver au visage de l'absent ?

 



[i] A ce sujet on peut lire en particulier l'élection de Matthias agrégé au collège apostolique (Actes 1, 15-16), la nomination des diacres (Actes 6, 1-7), le concile de Jérusalem (Actes 15).