
Il nous faut accomplir toute justice !
« Il nous faut accomplir toute justice ». C’est ce que répond Jésus à Jean Baptiste qui a du mal à comprendre que celui-ci se fasse baptiser par lui : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi et toi tu viens à moi… ». La surprise de Jean est aussi la nôtre. Que signifie ce geste de pénitence quand il s’agit du « saint de Dieu » que même les démons ne peuvent s’empêcher de reconnaître comme tel (cf. Luc 4,34) ? De quels péchés a-t-il besoin d’être purifié, celui de qui émane toute « rémission des péchés » (cf. Matthieu 9, 2) ?
La seule réponse sensée est de dire : c’étaient nos péchés, les miens et les vôtres, dont il s’était chargé ce jour-là. Telle est « la justice » qu’il s‘agissait d’accomplir, elle consiste à prendre la place des pécheurs pour satisfaire à l’exigence de Dieu.
Depuis le premier péché dans le jardin d’Eden, les hommes (et les femmes) n’arrêtent pas de s’excuser en accusant les autres : « ce n’est pas moi, c’est elle » dit Adam (Genèse 3,12), « ce n’est pas moi, c’est le serpent » dit Eve (3,13) et ça continuera après…
Ce que Dieu attendait quand il vient familièrement en ami rejoindre Adam dans le jardin à la brise du soir, c’était que celui-ci dise simplement sa faute, reconnaisse sa lâcheté, regrette sa désobéissance et assume sa responsabilité dans ce qui vient de se passer. Mais tout ce qu’il trouve à faire, lui, c’est d’accuser sa femme, en disant en plus (perfidement) « la femme que tu m’as donnée » ! Il était pourtant assez heureux de la recevoir, cette autre lui-même (« ce coup-ci, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair » Gn 2,23) et voilà maintenant qu’il veut rejeter la responsabilité sur Dieu, comme si celui-ci lui avait tendu un piège ! Horrible ! La sanction que Dieu énonce ensuite n’est que la prise en compte de la faute non reconnue, non assumée.
Le processus une fois lancé ne s’arrêtera pas : tout un chacun se trouve à la fois victime et coupable, – victime, car le mal vient de plus loin que lui et coupable parce qu’il rajoute toujours à ce qu’il a subi quelque chose de lui. Ainsi se développe le mal, que rien ne semble pouvoir solder. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait quelqu’un qui soit assez fort pour arrêter sur lui le processus, en subir les conséquences sans rajouter, de son fait, une riposte qui ferait repartir la course à l’abime. Mais qui peut faire cela, même parmi les meilleurs ?
Telle est la mission que Jésus vient accomplir parmi nous, mission qu’il commence à réaliser au début de sa vie publique par l’épisode de baptême. Mais ce n’est encore qu’une ébauche de ce que sera toute sa vie et surtout son sacrifice sur le Croix : prendre sur lui toute notre misère, toutes les conséquences de nos péchés, sans accuser ni Dieu ni les hommes, mais pour qu’une fois le visage de l’humanité soit, aux yeux du Père, celui du Fils reconnaissant et fidèle.
Pourquoi appelle-t-il cela « justice » ? Parce qu’il y a là, pour une fois, la parfaite coïncidence entre la réponse de l’homme et l’attente de Dieu. C’est cette justice-là qu’attend de nous Jésus, quand il nous demande que notre justice surpasse « celle des Scribes et des Pharisiens » (Matthieu 5, 20).
Mais ce n’est bien sûr qu’avec lui que nous pourrons réaliser un tel programme !

