
Nul ne connait le Fils sinon le Père
On a pu décrire la tendance « progressiste » des années 70, qui a laissé une trace durable dans les mentalités, par deux phrases prises toutes deux à l’évangile : 1) « qui me voit voit le Père » – donc la figure du Père peut disparaître avec la tradition, la morale de grand papa, etc., il y a le Christ qui nous enseigne la liberté et l’évangile nous suffit ; 2) « chaque fois que vous avez fait (le bien) à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », nous n’avons plus besoin d’adresser un culte à Jésus, nous avons le pauvre à servir et c’est cela en définitive qui compte.
Si caricatural que cela paraisse, il faut reconnaître que cette logique a existé et n’est pas près de disparaître. Déjà, au début de son pontificat, le saint Pape Jean Paul II s’appliquait à redresser les choses et il montrait qu’on ne pouvait avoir un vrai respect des pauvres sans référence à celui qui s’est anéanti pour nous et que le Christ lui-même ne peut s’imaginer hors de la filiation qu’il a sans cesse revendiquée par rapport à son Père du ciel (Encyclique Redemptor Hominis 1979).
Ce dimanche, la lecture qui nous est faite de ce qu’on appelle « l’hymne de jubilation » devrait nous éclairer sur le sujet. C’est un texte curieux qui se présente comme une prière à haute voix que fait monter Jésus vers son Père, nous en avons une autre version dans l’Evangile selon saint Luc (Luc 10,21-22).
Père, Seigneur du ciel et de la terre,
je proclame ta louange :
ce que tu as caché aux sages et aux savants,
tu l’as révélé aux tout-petits.
Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance.
Tout m’a été remis par mon Père ;
personne ne connaît le Fils, sinon le Père,
et personne ne connaît le Père, sinon le Fils,
et celui à qui le Fils veut le révéler.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Jésus n’apparait pas ici comme celui qui fait la transition entre le sacré et le profane, celui qui « démocratiserait » Dieu en lui donnant le visage de tout le monde. Le Fils est tout entier dans la sphère de Dieu. Il n’est pas moins inconnaissable que le Père, puisque celui-ci est le seul à le connaître vraiment. La transcendance du Père est aussi celle du Fils. Pour répondre à l’initiative du Christ, Il ne s’agit pas de banaliser Dieu, mais bien plutôt de l’adorer.
Car Jésus, en venant sur terre, se montre le parfait Adorateur du Père dont nous devons nous inspirer : il nous invite à ne pas employer son Nom à la légère (Matthieu 6,32-35), à ne pas désacraliser le lieu de la prière (Luc 19, 45-46), à respecter ses desseins insondables, mais aussi bien sûr à imiter sa générosité et l’extrême miséricorde de son cœur.
Nous apprenons à son contact, à nous vider de nous-mêmes, à nous ouvrir aux autres pour que Dieu soit tout en tous. Car le culte de l’argent et du pouvoir est un acte d’idolâtrie qui nous éloigne de notre vocation. Le service des autres découle tout entier de notre reconnaissance du seul Dieu vivant et vrai qui veut pour ses enfants une vie digne et heureuse.
D’ailleurs pourrions sérieusement nous fixer un tel programme, s’il ne s’appuyait pas sur le recours constant à la puissance de Dieu qui nous rend possible l’impossible ?

