
Le péché originel, où en est-on ?
Le péché originel ! Vous entendrez peu de prédicateurs en parler en chaire aujourd’hui et les livres de catéchisme se gardent bien d’aborder franchement le sujet. Les gens qui veulent avoir l’air au courant vous diront même que le Péché originel est une invention de saint Augustin, ce faisant, ils confondent le dogme avec un schéma d’explication élaboré par le grand docteur africain (qu’on est pas obligé d’adopter). Car le péché des origines est bel et bien une donnée de l’enseignement de l’Eglise. Pour vous en convaincre, consultez le Catéchisme de l’Eglise catholique (§§ 388-389). Et là-dessus la deuxième lecture de la messe de ce dimanche dit clairement les choses : « nous savons que, par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes. »
Pour beaucoup la croyance dans un péché commis au départ de l’aventure humaine et qui aurait entrainé la mortalité serait liée à une vison mythique des origines, que la science moderne ne peut bien sûr accepter. Mais c’est une erreur : pour faire une place au péché des origines, on n’est nullement obligé de refuser l’évolution des espèces et de croire que l’homme des débuts ait été un surhomme. La seule chose qu’il faut admettre, c’est qu’il y a eu, au seuil de l’aventure humaine, un premier (ou des premiers) doté d’une conscience morale et capable de répondre à Dieu. Rien de plus. Et la science n’a rien à dire là contre, parce que c’est une réalité qui lui échappe forcément.
Et quant au décor « mythique » de la scène avec un arbre de vie, un serpent qui s’infiltre etc… bien sûr que la Genèse emprunte ces images à des récits légendaires du Moyen Orient, mais, si le rédacteur a utilisé ce langage, c’est pour subvertir de l’intérieur toute la mythologie des religions païennes qui présentaient le mal comme une donnée présente dès l’origine dans le monde divin et qui se transmettait ainsi à l’homme. Le récit de la Genèse, lui, nous fait découvrir l’apparition non nécessaire du mal, qui tient à un acte dont l’homme est seul responsable et dont il doit porter la responsabilité.
Cette méfiance devant l’affirmation du péché des origines peut s’expliquer en partie par l’abus qu’on en a fait depuis la Réforme protestante et dans le jansénisme : l’insistance unilatérale sur la déchéance de l’homme depuis le premier péché a contribué à un pessimisme qui n’était pas de bon aloi. Mais je dirais aussi que cette méfiance traduit une autre difficulté, propre à notre monde occidental, la difficulté à penser l’homme comme un tout. Je m’explique : admettre qu’une faute d’ordre moral puisse entraîner des conséquences sur notre organisme physique, au point de le rendre vulnérable à la mort, choque un certain spiritualisme d’origine platonicienne. D’où les efforts désespérés pour expliquer la mort « salaire du péché » (Romains 6, 23), en disant qu’il ne s’agit pas vraiment là de la mort physique (perçue alors comme naturelle) mais de la mort de l’âme, ce qui revient à ne rien expliquer du tout, puisque l’effet est du même ordre que la cause.
La même tendance se vérifie pour la « résurrection de la chair ». Si beaucoup de nos contemporains cherchent à esquiver le réalisme d’une résurrection charnelle (tant pour le Christ que pour nous), c’est parce que, pour eux, la chair, c’est quelque chose de lourd, de limité, marqué d’un signe de mort. Là encore le spiritualisme a fait son travail et nous ne croyons plus possible une transfiguration du sensible, malgré les nombreux exemples que nous en donne l’évangile. L’homme a été fait pour Dieu et pas seulement par Lui. S’il on s’éloigne de lui, il en subit donc les conséquences, sans qu’on ait besoin de parler de châtiment. Et ceci se vérifie avec le corps aussi bien qu’avec l’âme.
Les conséquences pour l’eschatologie sont assez graves : si le seul changement qu’apporteront « les cieux nouveaux et la terre nouvelle » est d’ordre moral et non physique, si le Règne de Dieu ne bouscule pas radicalement notre habitat dans le monde et jusqu’à la mortalité de notre corps, l’avenir ne sera guère autre chose que le prolongement des moments heureux que nous aurons vécus sur terre. Il n’y aura pas de vraie nouveauté.
Mais si, le Seigneur nous l’a dit : « voici que je fais toute chose nouvelle ! » (Isaïe 43,19).

