
Il fallait que le Christ souffrit tout cela pour entrer dans sa gloire
L’évangile d’aujourd’hui nous montre un Jésus qui, incognito, rejoint des voyageurs sur la route, se mêlant à leur conversation, sans attirer plus que cela l’attention sur lui et leur posant des questions sur ce qu’ils ont perçu de sa mission et son échec apparent. Il a fallu cela, qu’il soit devenu cet interlocuteur anonyme, sans épaisseur, pour faire démarrer tout le mouvement de leur cœur et de leur intelligence en direction de ce qui va être un véritable acte de foi. Là où le témoignage des saintes femmes les avait à peine touchés et, en tout cas, ne les avait pas empêchés de préparer leur sortie, Jésus va percer le blindage de l’incompréhension et du découragement.
Il ne les dévisage pas, il marche à côté d’eux, ils réfléchissent ensemble, le nez au vent. On ne peut mieux se mettre au niveau de ses interlocuteurs. Mais que ne vont-ils pas découvrir pendant ces kilomètres qu’ils parcoururent ensemble tout en discutant ! Jésus ne leur assène pas un discours tout prêt, il part des Ecritures, leur cite des passages qu’ils croyaient sans doute bien connaître, mais qui prennent sur ses lèvres un tout autre sens. Car il ne s’agit pas de mettre sous leurs yeux une preuve définitive, un texte qui dirait purement et simplement : le Messie ressuscitera le troisième jour après d’atroces souffrances. Ce passage, il n’existe pas. Ce que l’inconnu leur a sans doute montré, c’est toute la différence qu’il y avait entre l’espérance encore limitée qu’ils portaient et l’ambition qui était celle de Dieu. Eux attendaient la « libération d’Israël », qui n’était jamais qu’une péripétie de l’histoire, comme il y en avait eu d’autres. Ce que Dieu voulait, c’était arracher à la mort et au péché toute l’humanité qu’il aimait. L’énormité du but dictait la profondeur du remède. Pour libérer un seul peuple et lui assurer la prospérité, il suffisait d’un nouveau David. Pour vaincre le mal à sa source, il fallait le Serviteur souffrant, tel que l’avait entrevu le prophète Isaïe (ch. 52-53) : « De même que des multitudes avaient été saisies d’épouvante à sa vue, car il n’avait plus figure humaine, et son apparence n’était plus celle d’un homme, de même des multitudes de nations seront dans la stupéfaction, devant lui des rois resteront bouche close, pour avoir vu ce qui ne leur avait pas été raconté, pour avoir appris ce qu’ils n’avaient pas entendu dire etc… ». D’où la conclusion que nous donne saint Luc: « ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? »
Ce que Jésus leur apporte, c’est un cadre de compréhension dans lequel la Résurrection peut prendre un sens. Ça n’a rien à voir avec l’imagination d’un cerveau déréglé, ou une idée folle, comme il peut en germer une dans une ambiance de catastrophe. C’est l’aboutissement logique de toute la conduite par Dieu de l’histoire d’Israël : il a tout préparé pour qu’il y ait enfin du côté de l’homme une réponse à la hauteur. Et cette réponse une fois donnée, et dûment acceptée par Dieu, celui-ci va renverser le Royaume de la mort. On ne peut concevoir cet évènement que parce que, de fait, c’est ce qui est arrivé, – la mort et la Résurrection de Jésus forment comme la dernière pièce d’un puzzle qui, une fois posée, révèle d’un coup toute la figure qui y était représentée. Le destin de Jésus éclaire celui de son peuple et celui de toute l’humanité.
Méditons ce mystère tout au long de cette journée de dimanche ! Nous avons ce qu’il faut avec cet évangile.

