
Est-ce lui qui a péché ?
Le problème du mal et de la souffrance est une question aussi vieille que l’humanité. Elle nous concerne tous. La Bible tout entière et particulièrement les psaumes s’en font longuement l’écho.
Dans l’Évangile, la question surgit avec force, elle est posée dans diverses circonstances à Jésus, qui y répond de manière assez différente selon les contextes. Dans l’évangile de l’aveugle-né, on lui demande : « pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou ses parents ? ». La riposte donnée par le Christ a de quoi nous surprendre : « ni lui, ni ses parents. Mais l’action de Dieu devait se manifester en lui ». La nécessité, c’était que Dieu manifeste par les mains de Jésus l’effet de sa bonté. Mais l’infirmité était-elle donc voulue par lui pour permettre ce résultat ? La question est posée.
Dans d’autres contextes, le Christ attribue clairement le mal à l’action du démon : « c’est quelque ennemi qui a fait cela » (Matthieu 13,28). Mais il lui arrive aussi d’écarter la question : « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même », comme il le dit après avoir évoqué le cas d’un accident survenu de façon apparemment fortuite (Luc 13,4).
On répète volontiers que Jésus a rompu avec l’explication courante de son temps qui voyait dans telle souffrance ou tel malheur la conséquence directe de tel péché. Ce n’est pas tout à fait vrai, car il dit bien au paralytique guéri à la piscine probatique : « ne pêche plus, il pourrait t’arriver pire encore » (Jean 5,14). Ce qui est vrai, c’est que depuis le premier péché, il y a une responsabilité de l’homme dans le malheur du monde. Paul ne dit-il pas : « le salaire du péché, c’est la mort » ? Le mal commis a un coût, pas seulement dans les relations entre nous, mais dans la réalité de nos vies, il bouscule quelque chose de l’ordre voulu par Dieu et cela aboutit à un malheur. Et c’est là que le démon intervient comme chef d’orchestre du mal, car il déploie les conséquences du péché (celui des origines, mais aussi celui que nous n’arrêtons pas d’y ajouter) et fait retomber les conséquences sur tel ou tel, mais pas nécessairement sur le plus coupable, suscitant alors le scandale et la révolte contre Dieu, ce qui ne fait qu’aggraver la situation.
Face à cela, la seule issue, comme ledit Jésus, c’est de « se convertir », pour échapper à cet engrenage du mal. En se rapprochant de Dieu, on desserrera le nœud coulant qui nous tient captif du péché et de ses suites et on rendra possible une marche en avant.
On comprend mieux la prudence de Jésus, quand on l’interroge sur le mal. De désigner immédiatement un coupable ne peut que provoquer un rebondissement de la haine, en faisant semblant d’ignorer notre solidarité dans le mal. Certes le Diable joue aussi son rôle, comme on l’a vu, mais à s’en tenir là, on risque de vivre dans la peur.
Enfin, quand le Christ déclare à propos de l’aveugle guéri : « l’action de Dieu devait se manifester en lui », il nous montre que, si le mal abonde, malheureusement, la grâce, elle, « surabonde » (Romains 5,20), car Dieu n’est jamais en reste de générosité. Le miracle qui a mis un terme à la cécité de ce pauvre homme est une œuvre si merveilleuse qu’elle fait presque oublier le handicap qu’il a subi.
Concluons : le mystère du mal ne se laisse pas aborder d’un seul côté, toutes les pistes tracées par Jésus sont nécessaires, on peut voir dans notre malheur l’action du Diable, celle de l’homme et la conduite de Dieu qui, sans jamais vouloir le mal, laisse ses créatures mal user de ses dons. Mais avec Pâques nous vient la solution !

