
Pour qui a été envoyé Jésus ?
Le problème se pose sans cesse à la lecture du Nouveau Testament. Jésus lui-même déclare : « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Matthieu 15,24), il demande à ses apôtres ne pas s’adresser aux samaritains et aux païens rencontrés sur la route « n’allez point vers les Gentils, et n’entrez dans aucune ville des Samaritains; allez plutôt aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Matthieu 10,6) et dans l’évangile d ‘aujourd’hui Jean Baptiste précise que Dieu qui l’a envoyé lui a demandé d’accomplir son ministère « pour qu’il (Jésus) soit manifesté au Peuple d’Israël » (Jean 1,34). Comment concilier cette exclusivité avec l’ouverture dont témoignent d’autres moments de la vie de Jésus et surtout la pratique de son Église qui, après avoir hésité un moment, s’est lancée avec saint Paul dans l’évangélisation des païens ? Est-ce une simple manœuvre tactique, pour ne pas indisposer le public juif au milieu duquel il vivait, se réservant de jeter le masque le moment venu et de dire clairement qu’il était à l’origine d ‘une religion universaliste qui ne faisait pas de différence entre juifs et non juifs ?
On a pu le penser pendant longtemps, mais il n’est pas très sûr que ce soit tout à fait la position de Jésus. Pour essayer d’y voir clair considérons un texte qu’il a beaucoup médité, beaucoup cité et qui fait partie des passages les plus riches de tout l’Ancien Testament. Il s‘agit du 3e poème du Serviteur dans le livre d’Isaïe, dont nous avons un extrait dans la première lecture de ce dimanche (ch. 49).
Une première surprise nous y attend : le mystérieux Serviteur est dans un premier temps identifié avec Israël (v.3 : « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur »), ce qui confirme la lecture que donnent de ce texte les juifs d’aujourd’hui pour qui le Serviteur, avec toutes ses tribulations et ses persécutions, ne serait rien d’autre que le peuple d’Israël lui-même, dans son chemin à travers l’histoire. Mais, tout de suite après, une autre lecture arrive : le Serviteur a été façonné dans le sein de sa mère pour « ramener Jacob et rassembler Israël » (v. 5). Plus encore : « c’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (v.6). Cette fois-ci, on peut difficilement nier qu’il s‘agisse d’une personne individuelle qui exerce un rôle vis-vis d’Israël, mais aussi de tous les peuples de la terre. La lecture plurielle préparait donc la lecture au singulier : ce qui a été la mission d’un peuple (apporter la lumière du Décalogue et la foi monothéiste aux nations) est maintenant pris en charge par le Messie qui doit d’abord rassembler le « véritable Israël » (Romains 9,6), puis étendre le privilège du Peuple élu à toutes les nations du monde.
Dans cette perspective, il ne s’agit pas de dissoudre Israël dans la masse de ceux qui auront entendu l’appel du Serviteur. Ceux qui font partie du peuple de la première Alliance garderont une priorité que Jésus n’a jamais voulu abolir. Ils serviront de perpétuel rappel pour les chrétiens venus des nations toujours tentés d’oublier leur source, de confondre universalité et choix personnel de Dieu, de remplacer les préceptes de la Loi par les valeurs morales et finalement de mettre le Dieu des philosophes et des savants à la place de celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

